Les enfants des demi-dieux

Le sujet est vaste et terriblement sensible, parce qu’il n’engage pas que les demi-dieux, donc en parler et écrire sur le sujet est compliqué.L’un des mes collègues, pour ne pas le nommer, le désormais célèbre Patrick, lorsqu’il n’était pas encore devenu un demi-dieu, avait eu cette excellente idée de provoquer un rassemblement destiné aux enfants de pasteurs afin qu’ils puissent exprimer leurs souffrances. L’idée était certes bonne, mais difficilement réalisable et c’est bien dommage.
Difficilement réalisable de part l’importance et la diversité des grandes souffrances d’une part, et d’autre part par le nombre très conséquent d’enfants de demi-dieux sacrifiés sur l’autel « du ministère » et enfin par la quasi impossibilité pratique de réunir sur un week-end autant de monde.
Etre les enfants des demi-dieux morts, retraités, exclus, malades ou encore ceux en activité, les chiffres s’affolent. Et pourtant !


Il est important de préciser que les enfants des demi-dieux doivent être à la hauteur de leur glorieux aîné de papa ! Alors il faut qu’ils soient des modèles sur tous les points, dans tous les domaines, petits singes savants qui souvent répètent ce qu’ils ont entendu à la maison avec plus ou moins de conviction. Des enfances brisées, des adolescences volées, des frustrations créées de toutes pièces par papa, maman et le système. En plus il faut aussi encaisser les frustrations liées à la vie de l’église locale et souvent les sarcasmes des copains. Sans compter que le côté, ” je dois être parfait ” est tellement ancré qu’il les poursuit toute leur vie, dans tous les domaines, d’où parfois de grandes déceptions et de grandes frustrations, un mal être inévitable, car la perfection on n’y arrive jamais. Je cite le témoignage très bref d’une enfant de demi-dieu qui exprime là des décennies de souffrances à sa façon: « L’ensemble de ton entourage, parents et famille au sens large quand tu as plusieurs parentés de pasteurs, mais également les chrétiens, te formatent tellement que tu ne peux t’en défaire facilement. Etre lucide face à ce formatage arrive à certaines périodes de ta vie, mais même si tu tentes de t’en défaire, ça te colle à la peau, de façon parfois si subtile »
Evidemment que les névroses s’accumulent, se multiplient, peut-être plus qu’ailleurs encore. La culpabilité est souvent le lot quotidien de ces gamins, devenus grands, sans jamais avoir été vraiment enfants.
Les plus forts d’entre eux emboîtent souvent le pas de ce demi-dieu qu’est papa, ils ont « la vocation », ou du moins papa a dit qu’ils l’avaient. Et c’est un autre drame auquel on va assister, les fils et filles des demi-dieux s’épousaillent en chaîne. Le fils du pasteur JML par exemple va épouser la fille du pasteur M.A. et la fille de JML, va épouser le neveu du pasteur M.A. et comme la sœur de la cousine va épouser un gars qui va avoir la vocation en rentrant dans cette caste, on va agrandir le clan ! Et là ces gens là vont faire la pluie et le beau temps parce que mine de rien avec le temps c’est une bonne vingtaine de pasteurs, tous demi-dieux en puissance, qui représentent cette clique intouchable.


Même la réussite des enfants des demi-dieux est sujette à souffrance, parce qu’ils ont un parcours ou tout forme d’obstacle vont leur être retiré, évité. Ils vont hériter des meilleures églises, des meilleurs salaires, des meilleurs postes, des plus hautes responsabilités, sans effort , ce qui les coupe invariablement des autres, les pasteurs normaux qui en bavent pour y arriver à peu prés. Les dés sont pipés là encore! On le sait ce genre de choses ne peut jamais mener personne à l’épanouissement personnel.
Et les échecs alors ? Le pire de tout pour un pasteur c’est de voir ses propres enfants se détourner de la foi, et c’est vrai que c’est un grand malheur. Gagner la terre entière mais voir ses propres enfants vivre comme des païens devraient être pour le demi-dieu un électrochoc, mais non, pour certains, du moment qu’ils peuvent aller faire le beau sur une estrade ou une autre, tout va bien !
On ne parle jamais du suicide des enfants des demi-dieux, c’est interdit ! Pas davantage de la rébellion de la progéniture de ces êtres fabuleux à l’égard de l’église, de la foi, d’un mouvement, de l’évangile, enfin c’est un conglomérat de rejets difficiles à identifier mais qui comprend tout ça ! Les frustrations crées par l’hypocrisie sont systématiquement évincées de la conversation et Dieu sait si pourtant elles sont légion. C’est oublier qu’un gamin c’est un gamin, qu’un adolescent reste un adolescent et qu’on lui prépare un sale avenir en l’obligeant à renoncer de gré ou de force à son adolescence.
Tellement de ces enfants perdus se disent écœurés par ce qu’ils savent du système des demi-dieux, parce que n’en doutez pas, ils savent, ils entendent, ils n’ignorent rien ! Certains deviennent cyniques au point de s’amuser de l’hypocrisie des demi-dieux qui passent à la maison, mangent à leur table. L’un d’entre eux me disait un jour : « Samuel, les histoires de coucheries, si tu savais, mon père (ponte parmi les demi-dieux) m’a raconté qu’ils sont plus nombreux qu’on l’imagine et pas des moindres, à avoir eu des démêlés avec l’autre sexe » ! Il s’en amusait, du moins en façade !


Que dire des enfants de demi-dieux bouleversés un jour d’apprendre qu’on ne voulait plus de leur père, qu’il avait été rejeté par les autres demi-dieux. Ces derniers se moquent éperdument des conséquences sur la famille, ils estiment pour se donner bonne conscience, que c’est la faute du pasteur fautif. Bah tiens, c’est tellement commode ! Là je vous souhaite bien du courage pour leur apporter la plus petite des aides. Manquer d’intelligence est déjà dramatique en soi, mais bon il est encore possible de trouver des excuses « génétiques » à cette tare. En revanche, pour des « bergers », manquer à ce point de l’intelligence du cœur et avoir une si petite vision des choses à si court terme reste pour moi un mystère inacceptable. Même la loi de Moïse est plus compassionnelle que les demi-dieux, puisqu’elle interdit que l’on sacrifie le même jour un animal et son petit ! Eux non !
Un jour mes enfants, qui étaient déjà pour deux d’entre eux, baptisés, ont reçu une lettre, comme tous les autres membres de l’église, accusant leur père. Le contenu était imbécile, sans fondement comme toujours, et prêtait presque à rire, sauf qu’il était signé par un demi-dieu en colère. Il y a 17 ans de cela, et mes deux derniers enfants en souffrent encore de manière concrète. L’un de mes amis pasteur m’expliquait que la croissance de sa fille s’était bloquée à l’âge de 13 ans au moment où il acceptera de travailler avec un demi-dieu paranoïaque, qui s’en prendra tellement à lui et à sa famille, qu’aujourd’hui encore cette désormais jeune femme, a conservé sa taille de petite fille. Ses souffrances sont aussi psychiques et psychologiques et c’est une grâce de la voir s’être tout de même tournée vers Dieu.
Je me souviens de ce jeune homme venant me trouver à la fin d’un culte, alors que j’étais de passage dans cette église. Je ne me souvenais pas de lui, il me dit son nom et me précisa qu’il était le fils de l’un de mes collègues. Il a dû voir mon visage changer et s’est empressé d’ajouter : « Mais je ne suis pas du tout comme mon père vous savez » ! C’était tellement touchant et tellement humiliant à la fois. Que de souffrances se cachaient derrière ces quelques mots.


Je ne pense pas que je verrai un jour une aide officielle apportée aux grands blessés de la vie que sont les enfants des demi-dieux, mais on peut souhaiter que cet article délie des langues, ouvre une brèche dans la muraille de silence construite par les demi-dieux pour y cacher leurs lourds secrets.
Samuel Foucart