Soumission obligatoire : Mode d’emploi

J’ai été étonné, en lisant les commentaires sous l’un des édito récent, de l’ignorance sincère de pas mal de personnes concernant le statut social des pasteurs en France.Par exemple, la cotisation chômage qui est obligatoire pour toutes les entreprises et tous les salariés, ne l’est pas pour les ecclésiastiques en général. Les pasteurs font donc partie de cette catégorie.J’ai débuté dans le ministère pastoral à 17 ans, du moins ma formation a commencé à cet âge. J’avais un travail et ma femme aussi. Jusqu’à 28 ans je suis resté en poste à l’hôpital où j’étais salarié, ainsi que mon épouse qui travaillait dans un autre hôpital de la région.

Quand il a été question d’exercer le pastorat à plein temps, on m’a vite fait comprendre qu’il serait mieux, pour une affaire de, je cite : « consécration à Dieu », que ma femme quitte son emploi. Elle avait pourtant un bien meilleur salaire que le mien. Je n’ai pas compris et j’ai demandé en quoi le fait que ma femme travaille pouvait entraver  ma consécration ou la sienne. Réponses vagues, question malvenue, on m’a parlé de disponibilité, de liberté d’aller et de venir. Bref devant l’insistance, au bout de deux ans ma femme a quitté son poste, mais puisqu’elle y avait droit, a demandé à bénéficier d’une retraite anticipée (20 ans d’administration et 4 enfants). Ce qui ne sera pas bien vu du tout de la part de mes collègues les plus proches, mais j’ignorais totalement pourquoi et régulièrement, j’aurai droit à des pics à ce sujet.

moutons

Par ailleurs, j’appris, mais pour moi c’était évident, que puisqu’il n’y avait pas de chômage chez un pasteur, mon employeur (une grosse église de la région normande) ne cotisait pas au chômage et moi non plus. En effet, la très grande majorité des pasteurs que je connais ne cotisent pas à cette caisse. Les raisons en sont simples, outre le fait que la loi l’autorise, il s’agit aussi d’un souci d’ économie pour les églises qui les emploient (économie de bout de chandelles, j’en conviens).

Par ailleurs, les « vieux », les pionniers  d’un mouvement, ou d’autres n’ayant pas de salaire et vivant de peu, estimaient qu’il fallait tout faire pour économiser l’argent et ainsi s’engager par la foi dans l’œuvre de Dieu (ce qui conduira à des catastrophes l’heure de la retraite arrivée).

Il m’aura fallu dix ans pour comprendre un autre aspect important, pour ne pas dire essentiel de ces conditions de travail. Et entendons nous bien, il s’agit là de « non dit », rien n’est officiel, ni jamais décrit par personne comme je vais le faire maintenant.

Une fois qu’un pasteur est engagé dans un système de mouvement (quel qu’il soit au niveau évangélique et pentecôtiste, ils sont tous égaux, malheureusement, de ce point de vue), qu’il touche  un salaire fixe, qu’il a une  femme restant à la maison pour s’occuper des enfants et qu’il ne  cotise pas au chômage, vous détenez là un formidable moyen de pression et de chantage sur cet individu et sa famille et une forme « d’aide à la soumission » extrêmement efficace.

N’étant pas quelqu’un de simple, je reconnais avoir dû agacer pas mal de mes collègues, ce qui fait que je me suis retrouvé plus souvent qu’à mon tour (c’est sans doute ma faute) confronté au couteau sous la gorge et en même temps au pistolet sur la tempe, pour me soumettre à ce qui me paraissait  injuste. J’ai toujours refusé, mais ne croyez surtout pas que je suis un héros, j’avais peur pour ma femme, mes 4 enfants et pour moi aussi.

N’en doutez pas un instant, si les intentions de nos pères dans la foi étaient nobles, certains personnages se sont engouffrés dans cette brèche administrative à savoir l’absence de cotisations chômage, et humaine, à savoir un seul salaire à la maison, pour « tenir dans la soumission » leurs collègues !

C’est ainsi que toutes sortes de mesures peuvent être prises contre vous, parfois à votre insu (cela m’est arrivé), telle l’exclusion, la rétrogradation arbitraire, le refus de la reconnaissance pastorale, sans que vous ayez beaucoup de moyens de vous défendre.

Une dame, naïvement, mais sincèrement, commentait l’article auquel je faisais allusion en introduction de ce texte, en évoquant le droit français en la matière : Chômage, là vous avez compris que c’est hors de question.  Prudhommes, alors là bon courage. Il est très vivement déconseillé de tenter par la voie légale de faire valoir vos droits. Deux écueils vous menacent :

– 1) les lois associatives cultuelles sont très mal connues des avocats et les lois concernant les ecclésiastiques sont plus que floues. Il faut arriver à démontrer simplement que le pasteur est un simple salarié comme un autre, ce qui peut être parfois très long, puisque par ailleurs il est aussi et très souvent le président de l’association cultuelle qui l’emploi. Et puis il est assez rare qu’une église licencie son pasteur, c’est plutôt un mouvement qui exclut, or il n’y a pas de contrat de travail avec un mouvement.

-2) Vous subirez la double peine de la part de ceux qui vous ont exclu, renvoyé, rejeté, viré,  comme vous voulez, si vous avez la mauvaise idée de vous tourner vers un tribunal administratif. Puisqu’ils vous regarderont comme un lâche et un traître à la cause de l’évangile, salissant l’Eglise de Jésus Christ en osant envisager un procès, non pas contre les abus de petits chefs (ce qui dans ce cas est très légitime et même conseillé), mais contre l’Eglise de Jésus ( c’est une autre façon d’abuser de leurs petits pouvoirs et d’exceller en matière de manipulation). Vous aurez alors  droit au harcèlement en règle, à de la culpabilisation, à des menaces, du chantage et bien entendu au fameux verset biblique de 1 Corinthiens 6: « Quand quelqu’un d’entre vous a une affaire contre un autre, ose-t-il bien aller en jugement devant les iniques, et il ne va pas devant les Saints? »

Franchement, tout ceci aide beaucoup à « la soumission » par la peur, enfin à une forme de soumission qui très vite deviendra de la frustration, puis de l’irritation et enfin de la compromission.

Dans un tel contexte, il est facile, simple pour ne pas dire évident, que les abus de pouvoirs sont légion. On peut ainsi exclure quelqu’un pour X raisons, sans même devoir les justifier un temps soit peu. N’importe quel quidam peut se retrouver du jour au lendemain sans rien, plus de salaire, plus de quoi nourrir ses enfants, payer ses traites, son loyer, les études de ses enfants etc. Et tout ceci en parfaite bonne conscience de la part des pasteurs qui ont procédé à la manœuvre d’écartement, puisqu’ils avaient de « bonnes raisons » pour le faire, du moins leur a t’on expliqué les choses ainsi.

Ce qui me paraît tellement incroyable c’est qu’on fasse voter un ensemble de pasteurs en faveur de la mise sur le carreau social, économique, moral d’un des leurs, sans que cela ne gène personne. Tous ces gens-là, après avoir voté « la mise à mort d’un autre des leurs », retourneront dans leurs églises respectives et prêcheront plus ou moins magnifiquement le dimanche suivant sans aucune mauvaise conscience.

A-t-on oublié Deutéronome 15 ? « Qu’il n’y ait au milieu de toi aucun pauvre » ! (Deutéronome 15/) et la sévérité de Dieu au sujet de ceux qui maltraitent des pauvres ? Finir par penser qu’on peut jeter des gens dans la pauvreté, avec leur famille, sans conséquence, quel manque tragique de sérieux !

« Quand un de tes frères sera pauvre au milieu de toi, en quelque lieu de ta demeure, dans le pays que l’Éternel ton Dieu te donne, tu n’endurciras point ton cœur, et tu ne resserreras point ta main à ton frère, qui sera pauvre. » (Deutéronome 15/7).

Au nom d’une vision de la sanctification et d’un exercice de la justice évangélique plus que discutable, nous en arrivons précisément à pécher contre ce texte et bien d’autres, en toute bonne conscience, sans que cela n’empêche personne de dormir, du moins apparemment.

Je trouve très utile que les croyants sachent comment et sous quelle pression la plupart des pasteurs évoluent encore aujourd’hui.

Etre esclave de Jésus-Christ n’est pas un problème pour la plupart d’entre eux, être esclave d’un système en revanche est inadmissible et le restera toujours.

 

Samuel Foucart